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Full text of "Le Congrès de Milan pour l'Amélioration du Sort des Sourds-Muets : rapport adressé à M. Eugène Pereire ..."

LE CONGRÈS DE MILAN 



POUR L'AMÉLIORATION DU SORT 



SOURDS-MUETS 



RAPPORT 

adressé à 

ML. EUGÈNE P EREIRE 

Président du Comité d'organisation 

ERNEST LA ROCHELLE 

Secrétaire du Camitt 



EN VENTE 
CHEZ M. SAINT-JORRE. 

PARIS - 91, RUE DE RICHELIEU, 91 - PARIS 



Octobre 1880 



LE CONGRES DE MILAN 

POUR L'AMÉLIORATION DU SORT 

DES 

SOURDS-MUETS 



RAPPORT 

adressé à 

M. EUGKÈliN-E] PEREIRE 

Président du Comité d'organisation 



ERNEST LA ROCHELLE 

Secrétaire du Comité 



EN VENTE 
CHEZ M. SAINT-JORRE 

PARIS — 91, RUE DE RICHELIEU, 91 — PARIS 
Octobre 1880 



CONGRES DE MILAN 



A Monsieur EUGÈNE PEREIRE 

Président du Comité d'organisation du deuxième Congrès inter- 
national, réuni à Milan en septembre 1880, pour l'amélio- 
ration du sort des Sourds-Muets. 



Monsieur le Président , 

Les Résolutions du Congrès de Milau, publiées dans la 
Liberté (1), ont fait connaître le résultat des travaux de cette 
réunion. 

De ces résolutions, les unes portent sur le principe, les 
autres sur l'organisation de l'enseignement des Sourds- 
Muets. 

Je ne puis ici m'occuper que des premières, puisque 
aussi bien c'est par elles que le Congrès de Milan, confirmant 
les résolutions du Congrès de Paris, aura glorieusement 
marqué sa place dans l'histoire de cet enseignement. Le 
temps, d'ailleurs, lui a manqué pour traiter aussi complète- 
ment qu'il l'aurait désiré les autres parties de son pro- 
gramme. 

C'est dans le palais de l'Institut Technique de Sainte-Mar- 
the, mis à sa disposition par la Junte municipale de Milan, 
que le Congrès s'est réuni, le 6 septembre. Il comptait plus 
de deux cents personnes venues non-seulement des différen- 
tes villes de l'Italie et des divers États de l'Europe, mais en- 
core de l'Amérique. 

Milan possède deux grands établissements consacrés à 
l'instruction des Sourds-Muets : l'Institut royal, dirigé par 



(1) Voir la Liberté du 13 et du 2j septembre. 



_ 4 — 

M. l'abbé Elisée Ghislandi, et l'Institut des Sourds-Muets pau- 
vres de la province, dirigé par M. l'abbé Jules Tarra. Ces deux 
établissements sont administrés par des Conseils que prési- 
dent respectivement deux docteurs en droit, MM. Auguste 
Zucchi et Innocent Pini. 

La séance d'ouverture du Congrès était présidée par le 
préfet de Milan, M. le commandeur Basile, ayant à sa droite 
M. le comte Jules Belinzaghi, maire de Milan, et M. le docteur 
Zucchi, représentant du ministre de l'instruction publique en 
Italie, et à sa gauche M. César Correnti, ancien ministre de 
l'instruction publique, et M. LéonVaïsse, directeur honoraire 
de l'Institution nationale des Sourds-Muets de Paris . 

C'est par un discours de M. Zucchi qu'ont été inaugurées 
les séances du Congrès. D'un accent énergique et cordial r 
l'orateur souhaite la bienvenue à tous ceux qui, poussés par 
un sentiment de charité, sont venus de si loin prendre part 
aux travaux de la réunion. 

Il les en remercie au nom de sa patrie et au nom de& 
Sourds-Muets. Il se réjouit de voir l'Italie appelée, immédia- 
tement après la France, à faire ses preuves dans le champ de. 
a bienfaisance; de voir Milan choisi pour être le siège d'un 
pareil Congrès, immédiatement après cette immense officine 
du savoir humain et des œuvres charitables qui s'appelle 
Paris. Il adresse ses remerciements au Comité d'organisation 
du Congrès, aux autorités municipale et provinciale, et au 
ministre de l'instruction publique, qui ont mis à sa disposi- 
tion le palais de l'Institut Technique et de généreux sub- 
sides. . 

D'un travail fait par les soins du directeur de la statistique 
du royaume, M. le commandeur Bodio, il résulte que la mé- 
thode qui domine dans les 36 institutions de Sourds-Muets 
de l'Italie, c'est celle de la parole vivante, ce privilège de 
l'homme, ce seul organe fidèle de la pensée, ce don de Dieu 
qui a fait dire au poète : 

« La parole est la lumière de l'âme et l'âme est, sur terre, 
la lumière de la pensée divine. » 

Mais ces 36 établissements, combien reçoivent-ils de 
Sourds-Muets? 1.500. Et combien l'Italie en compte-t-elle? 
15.000. Sait-on, en somme, combien de Sourds-Muets sont ap- 
elés au bienfait de l'instruction? Un seul sur cinq. « Et les 



o — 



autres, s'écrie l'orateur, comment vivent-ils? comment 
meurent-ils (1)? » 

Rappelant le projet présenté, en 1872, par M. Gorrenti, 
alors ministre de l'instruction publique, et qui tendait à rendre 
applicables aux Sourds-Muets les dispositions de la loi ita- 
lienne sur l'instruction obligatoire, — projet dont M. l'abbé 
Balestra avait entretenu le Congrès de Paris, — * M. Zucchi 
émet le vœu que les législateurs de l'Italie, après avoir assuré 
à tous les Italiens l'instruction élémentaire, s'occupent aussi 
de l'instruction des pauvres Sourds -Muets et les appellent à 
devenir des hommes. 

Après le discours très-applaudi de M. Zucchi, M. le maire 
a salué affectueusement les hôtes de Milan, cette nombreuse 
et brillante représentation des nations étrangères, et payé 
un tribut de regrets au comte Paul Taverna, l'un des fonda- 
teurs de l'Institut des Sourds-Muets pauvres de la province, 
et à feu le comte Alexandre Porro, naguère président de l'Ins- 
titut royal et qui a été l'ardent promoteur de l'instruction des 
Sourds-Muets par toute l'Italie. 

C'était au tour des Français de parler. M. Vaïsse, président 
du Congrès de Paris en 1878, et président honoraire, mais 
des plus actifs, du Comité d'organisation du Congrès de 
Milan, a remercié le préfet, le maire, le président du Comité 
local et ses chers confrères de l'Institut royal et de l'Institut 
des Sourds-Muets pauvres, de l'accueil cordial qu'ils avaient 
fait au Comité de Paris. « En choisissant Milan pour lieu de 
cette réunion, nous savions, a-t-il dit, que nous allions nous 
trouver dans l'Athènes de l'Italie et dans le pays d'où s'est si 
largement répandue, dans ces dernières années, l'œuvre labo- 
rieuse de l'éducation des Sourds-Muets. » 

« Nous sommes convaincus, a-t-il ajouté, de la possibilité 
de développer toujours davantage, de la part du maître, l'en- 
seignement, et, chez les élèves, la pratique de la parole 



(1) Ce n'est pas avec le chiffre des Sourds-Muets de tout âge, mais avec 
celui des individus dans l'âge ordinaire de l'éducatiOD scolaire, qu'il faudrait 
comparer le chiffre des élèves que renferment ces établissements. On peut 
évaluer au septième de la population totale le chiffre nécessaire de l'effectif 
des enfants dans les écoles. Pour une population de 1S.0OO individus de tout 
âge, ce chiffre serait donc d'un peu plus de 2,000 et l'écart ne serait, par con- 
séquent, que d'un peu plus de 500. 



— 6 — 

et de la lecture sur les lèvres, enseignement que J.-R. 
Pereire introduisit en France, il y a un siècle et demi, et que 
uotre illustre prédécesseur, l'abbé de l'Epée lui-même, recon- 
naissait être le seul moyen de restituer les Sourds-Muets à la 
société. » 

Les paroles par lesquelles M. Léon Vaïsse a exprimé la 
conviction que, à l'union déjà si intime des cœurs, s'ajoute- 
rait bientôt l'union plus complète des pensées, ont été saluées 
par les plus vifs applaudL-sements. 

Enfin, M. Auguste Houdin s'est levé. Président du Congrès 
national de Lyon en 1879, et aujourd'hui délégué par le mi- 
nistre de l'instruction publique de France au Congrès de 
Milan, il a, dans une chaleureuse allocution, salué l'Italie, 
cette glorieuse patrie des Arts et des Lettres, et rendu hom- 
mage à son zèle pour la science, pour le progrès, pour l'hu- 
manité. Rappelant l'alliance scellée, vingt ans auparavant, 
sur les champs de bataille, entre la France et l'Italie, il s'est 
réjoui de voir les deux nations sœurs inaugurer de concert 
une nouvelle campagne où la victoire ne doit coûter ni 
une goutte de sang ni une larme, ma: s au contraire tourner 
au profit de l'humanité, et, en rendant la parole aux muets, 
mettre fin au désespoir des mères. 

Il est ensuite procédé à l'élection du bureau définitif. 
t Q Congrès choisit pour président M. l'abbé Tarra, directeur 
le l'Institut des Sourds-Muets pauvres de la province, et pour 
secrétaire général M. Pascal Fornari , professeur de l'Iustitut 
royal et auteur de plusieurs publications pédagogiques remar- 
quables. Puis à chacune des quatre nations, ou plutôt des 
quatre langues représentées au Congrès, c'est-à-dire aux 
langues française, allemande, anglaise et italienne, ont été 
attribués quatre vice -présidents et quatre vice-secrétaires : 
MM. Houdin, Treibel, Peet et le Père Marchio, et MM. l'abbé 
Guérin, Hugentobler, Kinsey et Lino Lazzeri. 

N'oublions pas de dire que la qualité de présidents hono- 
raires a été décernée à MM. Thomas Pendola, Elisée Ghis- 
landi, Correnti, Innocent Pini, Balestra, Léon Vaïsse, Adolphe 
Franck , Auguste Zucchi, et enfin à vous, monsieur Eugène 
Pereire, proposé le dernier, a gracieusement dit l'abbé 
Tarra, rappelant la parole de l'Evangile, parce que vous 
êtes le premier. Des télégrammes ont été adressés à Leurs 
Majestés le Roi et la Reine d'Italie, au ministre de Tins- 



truction publique, à son secrétaire général, et aussi au Gou- 
vernement Français qui avait voulu être représenté par un 
membre éminent de l'Institut, M. Franck. 



II 



Vous tous rappelez, monsieur, le Présiaent, que dans 
le programme du Congrès de Milan, la question des mé- 
thodes devait venir après celle de l'organisation matérielle 
des écoles et celle aussi de l'enseignement. Dans la séance 
du lundi 6, M. l'abbé Balestra avait proposé d'intervertir 
cet ordre et d'ouvrir la discussion par la question des mé- 
thodes. G' -Hait là, au fond, la grosse question, celle dont la 
solution devait entraîner la solution de toutes les autres. 
La proposition de M. l'abbé Balestra, conforme d'ailleurs au 
vœu du Comité local, a été adoptée, et M. Magnat étant 
inscrit le premier pour introduire la discussion sur cette- 
question, la parole lui a été donnée. Vous connaissez le livre 
dans lequel l'habile directeur de l'Ecole entretenue par vous 
et votre famille a étudié toutes les questions du programme ; 
il vous en a fait hommage, et vous savez avec quel soin et 
quelle compétence ces questions ont été traitées par lui. 
Il a commencé la lecture de son Mémoire au sujet des mé- 
thodes ; mais un membre, a soulevé la question de savoir si 
un Congrès se prêtait à tous les développements que com- 
portait un Mémoire imprimé. Si, en théorie, les avis peuvent 
être partagés, en fait, la question a été résolue par les dis- 
positions de l'auditoire. Le Règlement, d'ailleurs, avait décidé 
que chaque orateur ne pourrait parler plus de dix minutes 
— durée que plusieurs fois ensuite, à la vérité, on a reconnu 
la nécessité de prolonger. M. Magnat a donc dû, sur ces 
réclamations, céder la parole à M"" Ackers, qui, bien 
qu'Anglaise, est venue lire, en faveur de la méthode orale, 
un travail rédigé en français, et qu'on a écouté avec une res- 
pectueuse sympathie. Et vous le comprendrez, quand je 
vous aurai dit que M me Ackers, mère d'une sourde-muette, 
a raconté les voyages qu'elle et M. Ackers avaient faits 
et les études auxquelles ils s'étaient livrés pour découvrir la 
meilleure méthode d'instruire leur enfant. La préférence 



— 8 — 

donnée par eux à la méthode orale, M me Ackers l'a justi- 
fiée par les raisons les plus solides et les plus péremptoires. 
En l'écoutant, nous admirions ce jugement ferme et viril qui 
accompagne si bien le dévouement maternel. Sa lecture a été 
suivie de longs applaudissements qui, en réjouissant son 
cœur, parce qu'ils présageaient le triomphe de la méthode 
qui lui est chère, ne laissaient pas d'embarrasser un peu 
sa modestie naturelle. 

C'est en faveur de la parole que s'étaient naturellement 
prononcés M. Magnat et M mo Ackers. A cette opinion, 
M. Kierkegaard-Ekbohrn, directeur d'un Institut de Sourds- 
Muets à Bollnas, en Suède, est venu opposer celle de sa 
patrie, dans laquelle un Congrès a cru devoir reconnaître 
qu'on ne pouvait pas instruire tous les Sourds-Muets par la 
parole. L'orateur s'est prononcé pour les signes naturels, que 
M. Edward Gallaudet, de Washington, fils d'une mère sourde- 
muette, a défendus à son tour dans un Mémoire écrit en 
français, et dont la conclusion a été toutefois que l'avenir 
appartiendrait a là méthode combinée. 

M. le vice-secrétaire Hugentobler, tout en reconnaissant 
qu'on peut développer l'intelligence du jeune Sourd-Muet 
avec les signes, soutient qu'on n'y réussit pas moins, et même 
qu'on y réussit mieux avec l'articulation. 

N'ayant pas été close dans la séance du matin, la discus- 
sion a été reprise dans la séance de l'après-midi. 

M. Arnold, directeur d'une Institution privée de Sourds- 
Muets, à Northampton (Angleterre), nie que par la mimique 
on puisse donner au Sourd-Muet des idées abstraites ; mais, 
tout en soutenant la parole, qu'il dit être le langage naturel 
de l'homme, il est d'avis de laisser subsister, dans une très- 
étroite mesure, à la vérité, l'usage des signes chez les 
Sourds-Muets. 

M. Arnold s'exprimant en anglais, son discours est répété 
et traduit en français par M. Vaïsse, qui, pour les orateurs 
venus d'Angleterre ou d'Amérique, fait l'office d'interprète à 
titre gracieux et bénévole, comme M. Hugentobler le fait 
pour les orateurs de langue allemande. 

M. Thomas Gallaudet, pasteur d'une église où les Sourds- 
Muets protestants se réunissent pour le service divin, à New- 
York, s'élève contre l'assertion de M. Arnold, qui refuse de 
reconnaître à la mimiTue la faculté de donner des idées 



— 9 — 

abstraites au Sourd-Muet. Quant à lui, il y a cinquante ans 
qu'il fait des signes, et il n'est pas disposé à y renoncer. 
Si on admet que, pour ceux qui entendent, l'action accom- 
pagne utilement la parole (et l'on se rappelle le grand rôle 
que lui assignait Démosthène), . comment ne pas l'admettre 
pour ceux qui n'entendent pas et dont elle peut aider l'intel- 
ligence? L'abbé de l'Epée a été le grand élève de la nature ; 
le père de M. Gallaudet a été l'élève de l'abbé Sicard. Pour 
rendre sensible à tous la vertu significative des gestes, 
M. Gallaudet s'en sert pour traduire, sous les yeux du Congrès, 
l'Oraison dominicale. 

M. l'abbé Bouchet, aumônier de l'Institution des Sourdes- 
Muettes de la Chartreuse d'Auray, se déclare partisan de la 
parole ; mais, désireux de tout concilier, il voudrait associer 
les deux méthodes. Le geste est, à ses yeux, l'illustration de 
la parole, et le Congrès vient de voir avec quel succès M. Gal- 
laudet a, par ses gestes, illustré ce qu'il disait. 

M. Richard Elliot, directeur de la grande Institution des 
Sourds-Muets pauvres de Londres, ne pense pas que l'on 
puisse se passer des signes naturels pour commencer l'édu- 
cation de l'enfant atteint de surdi-mutité, et il se prononce 
pour la méthode mixte. Cette méthode est combattue par 
M. l'abbé Balestra, qui déclare que les ministres du Christ 
doivent ouvrir la bouche des muets, à l'exemple de leur divin 
Maitre ; car l'Ecriture a dit : Aperuit os mutorum. (Sapien- 
tia, x, 21.) 

Miss Suzanne Hull lit un remarquable et très-intéressant 
Mémoire sur l'articulation (1). Elle en énumère les avantages 
et raconte les études qui l'ont conduite à la préférer à la 
méthode des signes. Ce Mémoire, plein des idées les plus 
justes, exprimées dans la langue la plus précise, et lu d'un 
ton de voix à la fois ferme et modeste, produit une grande 
impression, et M. Ad. Franck se fait l'interprète des senti- 
ments du Congrès, en demandant que ce travail soit im- 
primé. 

C'est décidément pour les dames que sont les triomphes 



(1) Voir, dans le n° 6 du Bulletin de la Société Pereire, une communica- 
tion de Miss Suzanne Hull au Congrès des instituteurs de Sourds-Muets tenu 
à Londres en 1877. 



— 10 — 

de cette séance, et M me Ackers et Miss Hull n'auront pas peu 
contribué à la victoire qui se prépare. 

Après Miss Hull , M. Hugentobler, l'habile directeur du 
pensionnat de Sourds-Muets de Lyon, lit sa traduction d'un 
travail de M. Roessler, de Hildeshrim, en faveur de l'articu- 
lation pure ; puis on se dispose à passer au vote de la résolu- 
tion à adopter sur la question des méthodes. 

A la vérité, quelques réclamations se produisent au profit 
de la méthode des sigues. M. le docteur Peyron, nouveau 
directeur de l'Institution Nationale de Paris, estime que les 
Sourds-Muets instruits par l'articulation égalent, mais ne 
dépassent pas les Sourds-Muets instruits par les signes. 
M. l'abbé Goislot, aumônier de la même Instiution, soutient, 
lui, que, avec les signes, on développe plus tôt les facultés 
morales. M. Magnat répond que ces dernières facultés se 
développent après les facultés intellectuelles; M. Houdin, que 
le développement des unes et des autres est simultané. 

M. Louis Peet, directeur de l'Institution de New- York, 
voudrait que la résolution fût renvoyée au prochain Congrès; 
mais, en dépit de quelques résistances, la méthode de l'arti- 
culation l'emporte visibhment. Son triomphe s'affirme dans 
une résolution ainsi formulée : 

« Le Congrès, 

« Considérant l'incontestable supériorité de la parole sur 
les signes pour rendre le Sourd-Muet à la société et lui 
donner une plus parfaite connaissance de la langue, 

« Déclare que la méthode orale doit être préférée à celle 
de la mimique pour l'éducation et l'instruction des Sourds- 
Muets. » 

Cette résolution est votée d'enthousiasme à la presque 
unanimité des membres présents. A la coutre-épreuve, un 
seul membre se lève, M. l'abbé Delaplace, aumônier de 
Saint-Médard-lès-Soissons. Et voilà comment, par le premier 
de ses votes, le Congrès international de Milan a relevé 
le drapeau de la parole qu'avait légèrement incliné le Congrès 
de Lyon. 

Dans cette adhésion unanime au principe de la parole, 
il est un suffrage que nous devons signaler en raison du 
prix que nous y attachons : c'est celui de M. le délégué du 
ministre de l'intérieur. 



— il — 

En 1861, dans un Rapport adressé à l'un des prédéces- 
seurs du ministre actuel, sur divers ouvrages relatifs à l'ins- 
truction des Sourds-Muets, M. Franck, au nom d'une com- 
mission de l'Institut, s'était prononcé contre l'application de 
la méthode de l'articulation aux Sourds-Muets de naissance. 
Il s'autorisait, sinon pour l'exciure à jamais, au moins pour 
l'ajourner, des résultats peu satisfaisants, selon lui, qui 
auraient été jusqu'alors obtenus. 

Quatorzeans plus tard, dans une conférence faite le 31 jan- 
vier 1875, au théâtre de la Porte Saint-Martin, M. Franck, au 
milieu d'un éloge enthousiaste de l'abbé de l'Epée, venant à 
parler de la parole artificielle qu'il avait appris produire 
d'excellents fruits à l'étranger, particulièrement en Allemagne 
et en Suisse, disait : « S'il en est ainsi, je désire que ce procédé 
soit introduit en France, à commencer par l'Institution Natio- 
nale, car la parole est, après tout, le moyen decommunicationle 
plus universel » ; et rappelant l'opinion défavorable émise par 
lui en 1861, il ajoutait : « Je suis tout prêt à changer d'avis 
devant des efforts couronnés d'un succès durable et général.» 

Eh bien, la promesse qu'il avait faite à Paris en 1875, 
M. Franck Ta tenue à Milan en 1880, et nous l'entendrons, dans 
la dernière séance du Congrès, expliquer éloquemment sa 
loyale et précieuse adhésion à la méthode de la parole. 



III 



La supériorité de la parole sur les signes étant proclamée, 
s'ensuit-il que les signes doivent être absolument exclus de 
l'enseignement et qu'on puisse et doive s'en passer ? N'y a-t-il 
pas lieu de distinguer entre le signe naturel et le signe con- 
ventionnel? et que faut-il entendre par méthode orale pure et 
par méthode mixte? C'est à la discussion de ces trois ques- 
tions qu'a été consacrée la séance du mercredi, 8 septembre. 

La lecture du procès- verbal delaséancede la veillefaite en 
italien, en français et en anglais, amène M. Franck à déclarer, 
en réponse à une assertion de M. Magnat, que la méthode 
suivie à l'Institution Nationale de Paris est la méthode intui- 
tive exposée dans un livre excellent par M. Valade Gabel, 
et que cette méthode y était déjà appliquée en 1859. 



— 12 — 

M. le Président Tarra donne lecture,! entre autres dépêches 
parvenues au bureau, d'un télégramme que Sa Majesté le Roi 
d'Italie adresse au Congrès en réponse à celui qu'il en a reçu ; 
puis la délibération s'ouvre sur les questions II et III dont 
M. Claveau, inspecteur général des établissements de bien- 
faisance en France, propose d'invertir l'ordre et que M. Trei- 
bel, directeur de l'Institut royal de Berlin, est d'avis de joindre 
l'une à l'autre. 

L'objet de la II e question est d'expliquer en quoi con- 
siste ce qu'on appelle la méthode orale pure et de signaler ce 
qui distingue cette méthode de celle dite mixte ; celui de la 
troisième est de déterminer exactement la limite qui sépare 
les signes méthodiques des signes naturels. 

Pour M. Arnold, les signes naturels sontles gestes imita- 
tifs dont le Sourd-Muet sans instruction se sert pour exprimer 
sa pensée. Pour M. Roessler, dont M. Hugentobler lit le tra- 
vail qu'il a traduit, ce sont ces gestes spontannés d'un carac- 
tère si expressif que tous les comprennent à l'instant. Pour 
M. Elliot, dont M. Vaïsse lit l'opinion, les signes méthodiques 
sont ceux qui s'ajoutent aux signes naturels pour exprimer 
les accidents grammaticaux. M. Magnat définit les signes na- 
turels, l'ensemble des divers mouvements des mains, de la fi- 
gure, delà tête, par lesquels le Sourd-Muet traduit sa pensée 
préalablement à toute instruction spéciale. 

M. l'abbé Bouchet ne croit pas à la puissance des signes 
naturels. Pour lui les signes méthodiques ne sont que des 
signes raccourcis exprimant le mot. Il regrette qu'on veuille 
enterrer ces signes-là. 

M. Treibel vient rassurer M. l'aumônier de la Chartreuse 
d'Auray. En Allemagne, dit-il, on use des signes selon le 
besoin. On ne les enterre pas; on les restreint dans la mesure 
du possible. Par signes naturels, M. Treibel entend ceux que 
l'enfant apporte à l'école, signes qui sont d'ordinaire peu 
nombreux. Le directeur de Berlin termine en faisant l'éloge 
des écoles de Milan. 

M. Peet est surpris de voir cette question agitée par 
des Italiens, dans un pays où jadis Cicéron et le mime 
Roscius rivalisaient à qui exprimerait le mieux la même 
pensée, l'un par les ressources de sa parole, l'autre par la 
variété de ses attitudes et de son geste. C'est par des signes 
que le peintre, comme le pantomime, exprime sa pensée. 



— 13 — 

Quand on dit à M. Peet que le langage des signes fait tort au 
Sourd-Muet et nuit au développement de son intelligence par 
la diversion que souvent ce langage lui apporte, il demande 
si, pour mettre le Sourd-Muet à l'abri de toute distraction, on 
ne serait pas aussi d'avis de le rendre aveugle et d'ajouter la 
cécité au mutisme. 

M. le vice-président Houdin, après avoir exposé ce qu'il 
entend par gestes méthodiques et gestes naturels, dit ne pas 
penser qu'on puisse admettre une méthode orale pure, 
excluant tous les gestes; car, sans le secours des gestes, 
comment pourrait s'établir la première communication entre 
l'enfant Sourd-Muet et son maître ? Il se prononce donc pour 
une méthode mixte. Il y a ici, à ses yeux, une question de 
mesure. Il faut commencer par l'emploi provisoire du geste, 
qu'on abandonne ensuite dès qu'on peut s'en passer. 

Infatigable champion de la méthode orale pure, Miss Hull 
se prononce contre la méthode mixte. N'admettant les signes 
que comme une illustration passagère de la parole, elle 
estime qu'il n'y a pas de Sourd-Muet qui, sauf le cas bien 
rare d'une conformation défectueuse des organes de la parole 
ou le cas d'idiotisme, ne puisse arriver à parler. 

M. Fornari, s'appuyant de l'autorité de M. Hill, le regretté 
instituteur de Weissenfells, distingue les gestes purs que le 
besoin suggère à chacun, de la langue des gestes qui se déve- 
loppe et s'apprend dans les institutions. Comparant celle-ci 
au chiendent qui fait le plus grand dommage au bon grain de 
la parole, il estime qu'il faut étouffer cette mauvaise herbe 
avant qu'elle ne croisse. Le premier soin pour l'instituteur 
doit donc être de déraciner chez ses élèves là langue des gestes. 

Le discours de M. Fornari est salué par de chaleureux 
applaudissements qui manifestent bien les résolutions ferme- 
ment arrêtées du Congrès. 

Après lui M. l'abbé Brambilla, maître émérite de l'Institu- 
tion des Sourds-Muets pauvres, soutient à son tour la néces- 
sité de la parole pure comme étant la forme la plus adéquate 
à la pensée. 

M. Magnat déclare admettre les signes naturels, mais 
seulement au début de l'enseignement, dans lequel ils ne 
jouent d'ailleurs qu'un rôle très-borné, et d'où ils dispa- 
raissent presque immédiatement. S'il les rappelle plus tard, 
c'est par surcroît et à titre de contrôle. 



— H — 

M. Hugentobler répond ensuite aux assertions de M. Bo- 
selli, directeur de l'Institut royal dé Gènes, qui, dans une 
brochure envoyée aux membres du Congrès, s'est déclaré 
partisan de la méthode mixte. 

Enfin, M. l'abbé Tarra expose avec chaleur les avantages 
et la nécessité de la méthode orale pure, dont il déclare l'ap- 
plication non-seulement possible, mais logique, convenable 
et morale. Ces avantages, il les réclame pour elle seule et les 
refuse à toute autre méthode. Selon lui, le geste distrait de la 
lecture de la parole sur les lèvres. La parole d'ailleurs est 
comme la mère traduite au tribunal de Salomon : elle est 
jalouse et n'admet pas de partage. M. l'abbé Tarra veut qu'on 
enseigne la pai oie par la parole, à l'exclusion de tout signe. 
Quant au simple geste, il l'admet comme accompagnement 
de la parole chez le Sourd -Muet aussi bien que chez 
l'entendant. 

L'heure avancée oblige M. le Président à remettre au 
lendemain la fin de son discours. 



IV 



Le jeudi 9, reprenant la thèse qu'il a commencé à exposer 
la veille, M. le Président s'attache à prouver que le système 
oral pur aide au développement physiologique des facultés 
intellectuelles de l'élève et contribue singulièrement chez lui 
à l'éducation morale et religieuse. S'associant à la pensée 
exprimée par M. l'abbé Brambilla, il dit que la parole n'exalte 
pas les sens comme la mimique, et il cite, en exemple, la 
confession où la parole a sur le signe l'avantage de ne pas ré- 
veiller, comme lui, la passion. Il refuse d'ailleurs aux signes 
la vertu de donner une idée précise des vérités morales. 

Le service que MM. Vaïsse et Hugentobler rendent aux 
Français de traduire dans leur langue les discours des ora- 
teurs anglais et allemands M. le vice-secrétaire, abbé Guérin, 
le leur rend en leur traduisant le remarquable discours de 
M. l'abbé Tarra. Il se prononce d'ailleurs lui-même pour la 
méthode orale pure, reconnaissant que la parole est le meil- 
leur interprète de la pensée ; et, au spirituel abbé Bouchet 



— 15 - 

qui, après avoir comparé la parole à la main droite et les 
signes à la main gauche, a demandé qu'on n'empêchât pas 
celle-ci de venir au secours del' autre, l'instituteur de Marseille 
oppose la crainte qu'il a que la main gauche ne reprenne ce 
qu'aura donné la main droite. Le, signe lui paraît mutiler la 
pensée. Le mêler à la parole, c'est, à ses yeux, ruiner l'œuvre 
de celle-ci. Le signe a été réclamé à titre de contrôle; mais 
l'objet lui-même est un contrôle autrement efficace. M. l'abbé 
Guérin rend hommage à MM. Vaïsse et Houdin qui ont été 
en France les initiateurs de l'enseignement de la parole. 

C'est ici que s'est produite une pathétique réclamation en 
faveur des signes. 

On a déjà vu, dans la séance du mardi matin, le directeur 
de l'Institution de Bollnas, M. Ekbohrn, opposer à l'opinion du 
Congrès celle de sa patrie où les signes restent en faveur. Il se 
lève, et, comme sous le coup de la stupeur, il se demaDde si, 
depuis tant d'années, il s'est trompé lorsqu'il se flattait d'ini- 
tier par les signes les Sourds-Muets à la vie intellectuelle et 
morale. Quoi ! il aurait été la dupe d'une longue et cruelle il- 
lusion ! Il n'aurait rien fait pour les jeunes âmes qu'il croyait 
amener des ténèbres à la lumière I C'est en pure perte qu'il 
aurait dépensé un si grand, un si pénible labeur 1 II se refuse 
à l'admettre. 

Cettejprotestation émeut le Congrès, sans rien changer à ses 
résolutions que détermine seule l'expérience comparative des 
deux méthodes. 

Sous le bénéfice des explications données par les orateurs 
italiens, explications qui semblent ramener aux modestes pro- 
portions d'un malentendu ce grand débat entre la méthode 
orale pure et la méthode mixte, M. Houdin déclare admettre 
maintenant l'expression d'enseignement oral pur; c'est, en 
effet, l'enseignement auquel il se dévoue depuis trente ans. 
Racontant les diverses phases qu'a traversées en France l'ins- 
truction des Sourds Muets, il constate que, après avoir passé 
par les signes méthodiques avec les abbés de l'Epéeet Sicard, 
et par les signes naturels avec Bebian, on revient, par la dé- 
cision du Congrès de Milan, confirmant celle du Congrès de 
Paris, à la parole articulée, c'est-à-dire au point de départ, à 
Jacob-Rodrigues Pereire, et qu'ainsi se trouvent couronnés les 
longs et laborieux efforts des partisans de la parole en France. 
Il termine son allocution par le cri de vive la parole! 



— 16 — 

M . Arnold avoue que, en ce moment, on est encore en Angle- 
terre disposé à suivre la méthode mixte ; mais il se déclare, 
lui, opposé à ce compromis qui menace, dit-il, d'introduire la 
confusion dans l'esprit de l'élève et de ramener le Sourd-Muet 
aux signes. 

M. l'abbé Bouchet, tout en admettant la parole, on se le rap- 
pelle, demande que le signe soit conservé comme venant à 
l'appui du mot articulé et écrit ; mais M. l'abbé Balestra défend 
la méthode intuitive orale qu'il déclare donnée par Dieu à 
l'homme. A ces qualifications de méthode allemande, méthode 
française, méthode suisse, méthode espagnole, qui divisent et 
éveillent les jalousies nationales, il demande qu'on substi- 
tue la qualification impartiale et scientifique de méthode 
orale. 

Ici, M. le frère Hubert se lève. Inspecteur des écoles de 
Sourds-Muets dirigées par les frères de Saint-Gabriel, il vient 
déclarer qu'il y a trente ans que la parole est enseignée dans 
ces établissements, tout en laissant à côté d'elle subsister la 
mimique. 

Quant à lui, depuis le dernier Congrès, il a visité les écoles 
italiennes de Gênes, de Pavie, de Milan. Les préventions 
qu'il avait pu garder contre l'emploi exclusif de la parole sont 
tombées ; il est rentré en France converti. 

Il remercie publiquement votre famille, monsieur le Pré- 
sident, des libéralités qui ont permis à ses confrères de la 
congrégation de se rendre en nombre relativement considéra- 
ble à Milan et il termine en se prononçant aujourd'hui sans 
réserve pour la méthode orale pure. 

M. le chanoine Bourse, de Soissons, déclare que l'histoire 
/des convictions du frère Hubert est la sienne. Il sest loyale- 
ment rendu à l'évidence ; il a trouvé son chemin de Damas, 
ce chemin inévitable dont parlait M. Houdin dans la dernière 
séance du Congrès de Lyon. Arrivés à ce Congrès-là sans avoir 
été préparés aux idées qu'ils allaient y entendre exposer, ses 
collègues et lui ont voté le maintien de la mimique en même 
temps qu'ils manifestaient leur volonté de chercher la lu- 
mière. Aujourd'hui, pour eux, la lumière est faite et ils se 
rendent. M. Bourse prie seulement le ministre de l'intérieur 
de qui relèvent les institutions de Sourds-Muets en France, 
de les aider à surmonter les difficultés matérielles que peut 
rencontrer le passage d'une méthode à l'autre, et particulière- 



— 17 — 

ment de permettre de prolonger le temps accordé pour l'édu- 
cation des Sourds-Muets. 

M. IClaveau est l'auteur d'un remarquable rapport adressé 
au ministre de l'intérieur sur les méthodes employées en Alle- 
magne, en Belgique, en Hollande et en Suisse pour l'instruc- 
tion des Sourds-Muets. Particulièrement chargé par le ministre 
d'apprécier le rôle attribué dans cet enseignement à l'usage 
de la parole, M. Claveau s'est prononcé pour son introduction 
dans les institutions nationales. Il avait déjà quelquefois, 
dans les délibérations du Congrès de Milan, fait apprécier son 
ferme et judicieux esprit. Il vient aujourd'hui se rallier hau- 
tement à la méthode orale pure, et il la salue en répétant ces 
vers de Dante : 

« dolce lume, a cui fidanza io entro 
Per lo nuovo cammin, tu ne conduci (1). » 

Deux textes de résolution sont mis en avant par MM. For- 
nari et Franck. Celui qu'a proposé l'éminent délégué du mi- 
nistre de l'intérieur en France est ainsi conçu : 

« Le Congrès, 

« Considérant que l'usage simultané de la parole et des 
signes mimiques a le désavantage de nuire à la parole, à la 
lecture sur les lèvres et à la précision des idées, 

« Déclare que la méthode orale pure doit être préférée. 

Cette résolution est adoptée à l'unanimité et la réunion se 
sépare au cri de Vive la parole ! proféré par l'honorable prési- 
dent, l'abbé Tarra, et répété par tous. 



La séance du vendredi 10 s'ouvre par le vote d'un remer- 
ciement solennel adressé à M. le Ministre de l'instruction pu- 
blique d'Italie, au Préfet, M. le Commandeur Basile, et parti- 
culièrement au Maire de Milan, M. le Comte Jules Belinza- 
ghi, pour l'intérêt témoigné par eux aux travaux du Congrès 
et pour le courtois accueil fait aux membres qui le composent. 

(1) Purfçatorio. Canto XIII. 



— 18 — 

Des remerciements sont également votés par acclamation 
au Comité local d'organisation présidé par l'honorable et 
sympathique docteur Augusto Zucchi. 

M. Fornari, secrétaire général, fait observer que la propo- 
sition dont, la veille, il avait pris l'initiative, ne différait que 
pour la forme de celle qu'avait présentée M. Franck et il féli- 
cite le représentant du Gouvernement français, autrefois ad- 
versaire de l'enseignement oral, mais toujours disposé, comme 
il l'avait déclaré en i87o, «à changer d'avis devant des efforts 
couronnés d'un succès durable et général », il le félicite de 
s'être fait, aujourd'hui, avec l'autorité qui s'attache à son 
jugement, le chaleureux et sincère défenseur de ce même 
enseignement. 

Cet hommage rendu par M. Fornari au philosophe éminent, 
au membre si distingué de l'Institut National de France, pro- 
voque d'unanimes applaudissements. 

La délibération s'ouvre ensuite sur la quatrième question 
du programme, ainsi conçue : « Quels sont les moyens les 
plus naturels et les plus efficaces par lesquels le Sourd-Muet 
acquerra promptement la connaissance de la langue usuelle?» 

M. Ed. Gallaudet donne des détails sur l'organisation des 
études au Collège national des' Sourds-Muets de Washington 
dont il est le Président et où il professe les sciences morales 
et politiques. 

M. le Vice-Président Hugentobler, s'autorisant des succès 
de son élève Maurice Koechlin, qu'il vient de faire recevoir 
bachelier es lettres, à Lyon, émet le vœu qu'on fonde, en Eu- 
rope, des établissements pour l'instruction supérieure des 
Sourds-Muets. Sa proposition est appuyée par le père Marchio, 
de Sienne, par M. Kinsey, de Londres, et par M. l'abbé Ba- 
lestra. 

M. Tieibel, de Berlin, trouve que M. Hugentobler demande 
ce qui est l'impossible pour le moment, et il pense qu'il faut 
d'abord s'occuper de donner aux Sourds-Muets ce qu'il ap- 
pelle le pain quotidien. « Commençons, dit-il, par fonder les 
institutions nécessaires pour tous, i ar obtenir la prolongation 
du temps i'études, la création d'écolesde perfectionnement. » Il 
demande qu'il se forme des Comités, des Sociétés pour mettre 
l'instruction à la portée de tous les Sourds-Muets. 

Se rendant à ces observations, M. Hugentobler retire et 
ajourne sa proposition. 



— H) - 

M. Elliot, de Londres, témoigne que maintenant enfin, en 
Angleterre, on pourvoit à l'instruction primaire des Sourds- 
Muets. M lle Rosing, institutrice à Christiania, dit que deux 
Sourds-Muets, en Norvège, ont fait les études universitaires, 
ont pris leurs grades et occupent des situations importante». 
M. Vaïsse rappelle que M. Dusuzeau, qui aujourd'hi professe 
les mathématiques dans notre Institution Nationale, est un 
ancien élève de cet établissement et qu'il a subi avec succès 
les épreuves du baccalauréat es sciences. Il cite encore un 
élève formé à Caen, M. Paul de Vigan qui a obtenu le même 
grade universitaire et le comte Henri de Chastellux, qui s'est 
fait recevoir licencié es lettres par le Jury de l'Académie de 
Paris. 

M. le chanoine Bourse demande aux Gouvernements d'en- 
courager, dans les institutions, la création d'annexés sem- 
blables à celles de Saint Etienne et du Puy, où sont établis 
des ateliers en rapport avec l'industrie du pays. M. Vaïsse 
signale, de son côté, les bons résultats obtenus en général à 
l'Institut on Nationale de Paris dans l'éducation profession- 
nelle et surtout, depuis dix ans, sous le rapport de l'horticul- 
ture. 

La délibération se termine par le vote d'une résolution 
ainsi conçue : 

« Le Congrès, 

« Considérant qu'un grand nombre de Sourds-Muets ne 
reçoivent pas le bienfait de l'instruction; que cette situation 
provient du peu de ressources des familles et des établisse- 
ments, 

« Emet le vœu que les Gouvernements prennent les dis- 
positions nécessaires pour que tous les Sourds-Muets puissent 
être instruits. » 

Vous remarquerez, monsieur le Président, que le Congrès, 
de Milan va plus loin que le Congrès de Paris. Celui-ci s'était 
borné à émettre le vœu que ffes efforts fussent faits de tous 
côtés pour développer les moyens d'instruction appropriés aux 
Sourds-Muets. Le Congrès de Milan fait appel à l'intervention 
des Gouvernements dans cet intérêt et les met en demeure 
d'agir. 

On passe ensuite à l'examen de la cinquième question ainsi 
formulée « Quand et comment se servira-t-on delà grammaire 



— 20 — 

dans l'enseignement de la langue, soit qu'on emploie la mé- 
thode dite d'articulation ou celle des signes ? » 

Sur cette question dont la spécialité et le caractère techni- 
que se prêtent mal à l'analyse qui pourrait en être faite ici, 
il nous suffira de donner la résolution du Congrès. Notons ce- 
pendant que M. Claveau signale, en passant, les heureux ré- 
sultats obtenus, dans les cours d'articulation, à Bordeaux, par 
les dames de la Congrégation de Nevers et à l'Institution Na- 
tionale de Paris, par M. l'abbé Balestra. 

Il est une autre Institution qu'il aurait pu citer s'il l'avait 
visitée : C'est l'École fondée par vous, monsieur le Président, 
sous les auspices paternels et entretenue par votre famille de- 
puis bientôt six ans, c'est l'Ecole Pereire qui, dirigée par 
M. Magnat, a remis la parole en honneur et, par l'aiguillon de 
l'émulation, a arraché d'autres établissements à la torpeur 
d'une routine obstinée. 

La nomination à la direction de l'Institution Nationale de 
M. le docteur Peyron que nous avons vu, au Congrès de Milan, 
voter sans hésiter les résolutions décisives et la présence 
aussi de M. l'abbé Balestra, qu'un de nos collègues du Con- 
grès a spirituellement qualifié de Chevalier errant de la parole, 
nous sont de sûrs garants du triomphe de la méthode orale 
dans cette maison. Mais quand ce triomphe sera assuré, il ne 
sera que juste de dire que c'est par l'Ecole Pereire qu'il aura 
été préparé (1). 

La suite de la délibération ouverte le matin est remise à 
une séance du soir. Dans cette nouvelle séance, M. Hugento- 
bler rappelle que l'Ecole de Zurich, où, depuis la fin du siècle 
dernier, prévaut la méthode d'articulation, a été fondée par 
un disciple de l'abbé de l'Epée. 

Le fait est sans doute singulier ; mais indiqué dans l'ou- 
vrage de Gérando, il a été constaté par une note du gouverne- 
ment de Zurich reproduite par M. Claveau dans son excellent 
rapport. Nous signalons seulement le fait à ceux qui, comme 



(1) Ces lignes étaient écrites depuis quelques jours et déjà imprimées, 
quand nous avons eu la satisfaction d'apprendre que M. le Ministre de l'Inté- 
rieur venait d'autoriser M. le docteur Peyron à commencer, par la mise en 
pratique de la vin 8 Résolution, la réalisation des réformes provoquées par le 
Congrès de Milan. Avec l'auteur de l'article publié à ce sujet par le Petit 
Journal du vendredi 29 octobre, nous félicitons le Gouvernement de la Répu- 
blique d'entrer enfin dans la voie du progrès au profit des Sourds-Muets. 



— 21 — 

M. l'abbé Delaplace, croiraient devoir rester fidèles aux signes, 
par respect pour la mémoire de l'abbé de l'Epée. 

Le peu de temps qui reste aux Congressistes ne paraissant 
pas à M. Fornarileur permettre de traiter, avec les développe- 
ments qu'elle comporte, la question relative à l'enseignement 
de la grammaire, ilavait;été d'avis de la renvoyer au prochain 
Congrès; mais sa proposition ayant été repoussée, la séance 
du vendredi soir est consacrée à la discussion de cette ques- 
tion, discussion que résume la résolution suivante à laquelle 
elle aboutit : 

« Le Congrès, 

« Considérant que l'enseignement des Sourds-Muets par la 
méthode orale pure doit se rapprocher le plus possible de 
l'enseignement des entendants-parlants, 
« Déclare : 

« 1° Que le moyen le plus naturel et le plus efficace par le- 
quel le Sourd-parlant acquerra la connaissance de la langue 
de son pays est la méthode intuitive, c'est-à-dire celle qui 
consiste à désigner d'abord par la parole, ensuite par l'écri- 
ture, les objets et les faits placés sous les yeux des élèves ; 

« 2° Que dans la première période dite maternelle, on doit 
amener le Sourd-Muet à l'observation des formes grammati- 
cales, au moyen d'exemples et d'exercices pratiques coordon- 
nés ; et que dans la seconde période, on doit l'aider à déduire 
de ces exemples les principes grammaticaux présentés avec 
le plus de simplicité et de clarté possibles ; 

« 3° Que les livres écrits avec les mots et les formes de lan- 
gage connus de l'élève peuvent être mis en tout temps entre 
ses mains. » 

M. le Président ayant signalé le défaut de livres élémen- 
taires pour le premier enseignement des Sourds-Muets pro- 
pose d'inviter les maîtres à en composer. M. Fornari fait 
observer que l'Allemagne en possède un grand nombre et il 
cite ceux de Hill et d'autres. Nous en pourrions également ci- 
ter pour la France (1). Quoi qu'il en soit, la résolution proposée 



(1) M. Magnat, directeur de l'Ecole Pereire, a composé une série d'ouvra- 
ges élémentaires qui lui sont demandés de tous côtés. 



par M. l'abbé Taira est mise aux voix et votée en ces 
termes : 

« Le Congrès, 

« Considérant le défaut de livres très-élémentaires pour 
favoriser le développement gradué et progressif de la lan- 
gue, 

« Emet le vœu : 

« Que les maîtres de l'enseignement oral s'appliquent à 
publier des livres spéciaux. » 

L'abbé P. Binaghi, guide moral et directeur spirituel des 
anciens élèves de l'Institution des Sourds-Muets pauvres, 
offre 200 francs destinés à récompenser le meilleur ouvrage 
composé à l'usage des Sourds-Muets. Ce prix serait décerné 
par une commission nommée dans le prochain Congrès inter- 
national. On décide de partager cette somme et d'affecter 
100 francs à un ouvrage italien ou français et 100 francs à un 
ouvrage anglais. Le Congrès, par l'organe de son Président, 
félicite et remercie M. l'abbé Binaghi de sa libéralité. 

Le jeudi, 9, une commission avait été nommée pour 
préparer le règlement du prochain Congrès international et 
proposer le choix de la ville où il siégerait. M. Ernest La Ro- 
chelle, secrétaire du comité d'organisation du Congrès de 
Milan, vient, au nom de la commission, donner lecture du pro- 
jet de règlement élaboré par elle. Ce projet est adopté, ainsi 
que la désignation de la ville de Bâle pour siège du Congrès 
qui devra se réunir, en 1883, dans la seconde quinzaine du 
mois d'août. 

On vote ensuite les résolutions VI, VII et VIII. Leur texte 
suffit à faire connaître les objections qu'elles repoussent, les 
discussions qu'elles résument et les dispositions transitoires 
qu'elles consacrent. 

VI 

« Le Congrès , 

« Considérant les résultats obtenus par les nombreuses 
expériences faites sur les Sourds-Muets de tout âge, de toute 
condition, ayant quitté les Instituts depuis longtemps, qui, 
interrogés sur les sujets les plus divers, ont répondu avec 
exactitude, avec une suffisante netteté d'articulation, et lu 



sur les lèvres de leurs interlocuteurs avec la plus grande 
facilité, 

« Déclare reconnaître : 

« 1° Que les Sourds- Muets enseignés par la méthode orale 
pure n'oublient pas, après leur sortie de l'Ecole, les connais- 
sances qu'ils ont acquises, mais plutôt les développent par la 
conversation et la lecture qui leur sont rendues plus faciles ; 

« 2° Que dans leurs conversations avec les parlants ils se 
servent exclusivement de la parole; 

« 3° Que la parole et la lecture sur les lèvres, bien loin de 
se perdre, se développent par l'usage. 

vu 
« Le Congrès, 

« Considérant que l'enseignement des Sourds-Muets parla 
parole a des exigences particulières ; 

« Considérant les données de l'expérience de la presque 
unanimité des maîtres des Sourds-Muets, 
« Déclare : 

« 1° Que l'âge le plus favorable auquel le Sourd-Muet peut 
être admis dans une école est de huit à dix ans ; 

« 2° Que la durée des études doit être de sept ans au 
moins et mieux encore de huit ans; 

« 3° Que le professeur ne peut efficacement enseigner, par 
la méthode orale pure, plus de dix élèves. 

vm 

« Le Congrès, 
« Considérant que l'application de la méthode orale pure 
aux Institutions où elle n'est pas encore en vigueur, doit être 
prudente, graduée et progressive, sous peine d'être compro- 
mise , 

« Est d'avis : 

« 1° Que les élèves nouvellement venus dans les écoles 
forment une classe à part où l'enseignement soit donné par la 
parole ; 

« 2° Que ces élèves soient absolument séparés des autres 
Sourds-Muets trop avancés pour être instruits par la parole et 
dont l'éducation s'achèvera par les signes ; 



« 3° Que chaque année une classe nouvelle de parole soit 
établie dans l'Ecole jusqu'à ce que tous les anciens élèves 
enseignés par la mimique aient achevé leur éducation. » 

Enfin, le Congrès procède à l'élection des vingt-cinq mem- 
bres du Comité d'organisation du Congrès 1883, dont voici 
les noms dans l'ordre alphabétique, à l'exception du membre 
éminent de l'Institut national de France qui ouvre la liste : 
MM. Ad. Franck; Ackers, l'abbé Bourse, l'abbé Balestra, 
Buxton, Fornari, l'abbé Ghislandi, Grosselin, l'abbé Guérin, 
Houdin, le frère Hubert, Hugentobler, Huriot, La Rochelle, 
Magnat, le frère Marie-Pierre, Marchio, Peet, Eugène Pe- 
reire, docteur Peyron, Roessler, l'abbé Tarra, Treibel, Vaïsse 
et le frère Vimin. 



VI 



Le samedi H, aune heure de l'après-midi, a eu lieu la 
séance de clôture du Congrès, séance à laquelle assistaient 
M. le commandeur Basile, préfet de Milan; M. Correnti, 
ancien ministre de l'instruction publique, et M. Visconti 
Venosta, conseiller municipal, qu'était allé recevoir M. le 
docteur Zucchi, l'un des présidents honoraires du Congrès, 
après avoir présidé le Comité local d'organisation. 

Lecture faite par le secrétaire général, M. Fornaii, des 
résolutions du Congrès (1), M. le docteur Zucchi, dans une 
chaleureuse allocution, félicite ses collègues de la gravité et 
de l'élévation soutenues qui ont caractérisé leurs délibéra- 
tions. 

M. Franck prend la parole à son tour. Il rappelle que chargé, 
il y a vingt ans, de se prononcer, au nom de l'Institut, sur les 
méthodes qui se disputent la direction de l'enseignement des 
Sourds-Muets, il avait signalé le danger des signes qui ne 
réveillent que des idées sensibles et leur avait préféré la 
parole écrite avec l'application de la méthode intuitive. Quant 
à l'enseignement oral, il n'avait jamais proposé de le pros- 



(1) Je rappelle que ces résolutions ont été publiées par la Liberté du 
25 septembre. On les trouvera reproduites à la suite de ce rapport. 



— 25 — 

crire ; mais comme cet enseignement ne lui paraissait avoir 
encore produit en France que des résultats incomplets, il avait 
demandé, non pas son exil, mais ce qu'on pourrait appeler sa 
mise en quarantaine. 

Aujourd'hui, après avoir visité les écoles de l'Italie, après 
avoir entendu le président du Congrès, M. l'abbé Tarra, 
M. Franck déclare qu'il ne lui reste plus qu'à crier du fond du 
cœur : « Vive la parole! » Il n'hésite pas a répéter le mot de 
Mahomet qui, entrant dans la Mecque et frappant à la tête les 
360 idoles de la Kaaba, s'écriait : « Disparaissez, vains simu- 
lacres ! Le vrai Dieu s'est fait connaître. » 

M. Franck adresse, au nom du Congrès, des remerciements 
au gouvernement Italien, aux administrations provinciale 
et municipale, à MM. Ghislandi et Tarra, les directeurs des 
deux grandes écoles de Milan où la parole triomphe. Il re- 
grette de ne pouvoir saluer ici le vénérable P. Pendola, de 
Sienne ; mais il se propose d'aller le visiter (1). 

« On a dit bien du mal de notre temps, poursuit 
M. Franck. Faut-il croire quel tout aille en effet plus mal 
aujourd'hui qu'autrefois? Et s'il n'en est rien, comment 
expliquer ces lamentations et ces anathèmes que de temps à 
autre nous entendons éclater sur nos têtes? On l'a dit avec 
raison : Le monde a toujours été malade ; seulement autrefois 
il ne s'en apercevait pas. Aujourd'hui il s'en aperçoit ; voilà 
toute la différence du temps présent au temps passé. Mais en 
signalant le mal présent on y porte remède ; on y travaille du 
moins, ce qui est un moyen d'y réussir quelquefois. » 

Ici le mal est le mutisme, et M. Franck a vu comment, en 
Italie, l'enseignement oral y remédie. 

S'adressant directement aux membres du Congrès de Milan 
dont plusieurs faisaient partie du Congrès de Paris en 1878, 
à ces maîtres qui se dévouent à une tâche si laborieuse, 
M. Frank les félicite d'avoir fait entrer le Sourd-Muet dans la 



(1) Le P. Pendola, directeur de l'Institution des Sourds-Muets de Sienne, 
celui que M. l'abbé Balestra, au Congrès de Paris, appelait « notre grand Pen- 
dola » avait adressé aux membres du Congrès une brochure écrite en français. 
Leur exprimant son vif regret d'être empêché par son grand âge de se rendre 
à Milan, il les exhortait à se prononcer pour l'enseignement de la parole par 
la parole et à presser leurs Gouvernements respectifs d'assurer à tous les 
Sourds-Muets une instruction convenable. 

La première partie du vœu du P. Pendola, celle qui dépendait des con- 
gressistes, est accomplie ; c'est aux Gouvernements à réaliser la seconde. 



— 26 — 

Société, de l'y avoir annexé. Pourquoi les peuples ne se con- 
tenteraient-ils pas d'annexions semblables?... 

« La liberté est la grande passion de notre âge; mais grâce 
à Dieu, la charité s'y joint pour achever de le caractériser. 
Liberté et charité ne peuvent se passer l'une de l'autre. La 
liberté est impossible sans la charité et réciproquement; mais 
il y faut ajouter la science qui nous révèle les lois de la nature 
et de l'humanité. 

« Liberté, Charité, Science , voilà les trois attributs par 
lesquels notre humanité rappellera les attributs divins. » 

Par ses applaudissements répétés, le Congrès s'est appro- 
prié ces sentiments élevés et généreux qu'il appartenait à uu 
philosophe français de faire entendre dans un Congrès inter- 
national. 

En ce moment arrive de Sienne un télégramme de félici- 
tation du P. Pendola qui est accueilli avec une respectueuse 
sympathie. 

M. l'abbé Tarra qui a présidé le Congrès avec tant de tact, 
de bienveillance et de bonne grâce, prend congé de ses collè- 
gues par une cordiale allocution qu'il termine par ces mots : 
Vive la parole! 

Après lui, M. Ackers, au nom de l'Angleterre et M. Thomas 
Gallaudet, au nom de l'Amérique, remercient les organisa^ 
teurs du Congrès de l'accueil qu'ils ont reçu à Milan. 

M. l'abbé Balestra rend hommage à M. Correnti, l'ancien 
ministre, à qui doit tant la cause des Sourds-Muets en Italie, 
à la ville de Milan, où naquit le comte Paul Taverna, le, fon- 
dateur de l'Institution des Sourds-Muets pauvres de la pro- 
vince. 

M. Hugentobler, M. l'abbé Bourse, M. l'abbé Bellanger, 
de Montréal, au Canada, qui vient d'arriver malheureusement 
trop tard pour prendre part aux travaux du Congrès, expri- 
ment à leurs collègues, à l'Italie, à la ville hospitalière de 
Milan leurs remerciements et leur sympathie. 

M. Ekbohrn, cet homme du Nord qui parle avec une cha- 
leur méridionale, félicite l'Italie qu'illumine encore un autre 
soleil que celui qu'on y vient chercher, le soleil de la charité, 
et il termine par le cri de : « Vive l'Italie ! » 

M. Correnti lit en français un touchant discours d'adieu. 
M. Houdin, au nom de ses concitoyens, remercie à son tour 
l'Italie de son hospitalité. Enfin M. le préfet, le commandeur 



— 27 — 

Basile, clôt les travaux du Congrès, par une improvisation 
dans laquelle, félicitant les congressistes de leur zèle phi- 
lanthropique, il exprime l'entière confiance que lui inspirent 
les efforts dont il est témoin, en vue de l'amélioration du sort 
des sourds-muets, dans l'intérêt desquels tant d'hommes si 
distingués, sous la généreuse impulsion de leur cœur, sont 
venus apporter à Milan le fruit de leur expérience et de leur 
science. 

C'est au milieu des chaleureux applaudissements pro- 
voqués par ce dernier discours que le Congrès s'est séparé. 



VII 



Dans une lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire en 
revenant de Milan, j'ai été heureux de signaler à l'arrière- 
petit-fils de Jacob-Rodrigues Pereire, le triomphe de la mé- 
thode que son bisaïeul avait importée d'Espagne en France 
et qu'il avait appliquée avec un génie et un succès qui fai- 
saient l'admiration des Buffon, des Jean-Jacques Rousseau, 
des Diderot. Par bonne fortune, c'était le 15 septembre que 
cette lettre paraissait dans la Liberté, c'est-à-dire un siècle, 
jour pour jour, après la mort de votre aïeul qui, dans ses der- 
nières années, n'avait pas laissé d'être ému péniblement du 
succès d'une méthode rivale inférieure à la sienne. 

Il y a deux ans, le Congrès international de Paris avait 
déjà proclamé la supériorité de la méthode de l'articulation 
sur la méthode des signes : mais l'an dernier, au Congrès 
national de Lyon, cette supériorité avait paru mise en échec 
par suite d'un malentendu. 

LéTCongrès international de Milan vient de la proclamer de 
nouveau, avec l'irréfragable autorité que lui donnait la pré- 
sence, dans son sein, des membres les plus éminents et des 
juges les plus compétents de l'enseignement des Sourds- 
Muets, tant en Europe qu'en Amérique. 

Vous avez le droit de vous en réjouir, monsieur le Prési- 
dent ; non pas que, dans le Congrès, il ait été souvent parlé de 
votre bisaïeul. M. Vaïsse et M. Houdin, d'autres encore ont à la 



— 28 — 

vérité rappelé ses titres à la reconnaissance des amis des 
Sourds-muets et de l'humanité ; mais à Milan les doctrines 
ont été plutôt discutées que les hommes. La victoire même a 
été moins disputée en 1880 qu'en 1878. La lumière s'était faite, 
depuis deux ans, dans les meilleurs esprits, comme en ont 
témoigné des déclarations qui honorent singulièrement cer- 
tains membres du Congrès. Mais si les représentants des pays 
étrangers où l'articulation a prévalu ont invoqué un autre 
nom que celui de Pereire, pour la France, le triomphe de la 
parole est celui du savant espagnol à qui nos plus illustres 
écrivains du xviii siècle ont délivré ses grandes lettres de 
naturalisation ; et pour vous et votre famille, pour celui qui 
a fondé et pour ceux qui soutiennent si généreusement l'École 
de l'avenue de Villiers, c'est un triomphe qu'est heureux de 
saluer l'historien de Jacob-Rodriguës Pereire. 

Ernest LA ROCHELLE, 

Secrétaire du Comité d'organisation du Congrès de Milan. 



— 29 — 



RESOLUTIONS 

Adoptées par les Maîtres de Sourds -Muets réunis au Congrès interna- 
tional de Milan, du 6 au H septembre 1880. 



Le Congrès, 

Considérant l'incontestable supériorité de la parole sur les 
signes pour rendre le Sourd-Muet à la société et lui donner 
une plus parfaite connaissance de la langue ; 

Déclare que la méthode orale doit être préférée à celle de 
la mimique pour l'éducation et l'instruction des Sourds- 
Muets. 

n 

Le Congrès, 

Considérant que l'usage simultané de la parole et des 
signes mimiques a le désavantage de nuire à la parole, à la 
lecture sur les lèvres et à la précision des idées, 

Déclare que la méthode orale pure doit être préférée. 

m 

Le Congrès, 

Considérant qu'un grand nombre de Sourds-Muets ne 
reçoivent pas le bienfait de l'instruction ; que cette situation 
provient du peu de ressources des familles et des établisse- 
ments, 

Emet le vœu que les Gouvernements prennent les dispo- 
sitions nécessaires pour que tous les Sourds-Muets puissent 
être instruits. 

IV 

Le Congrè3. 
Considérant que l'enseignement des Sourds-parlants par la 
méthode orale pure doit se rapprocher le plus possible de 
l'enseignement des entendants-parlants, 
Déclare : 
1° Que le moyen le plus naturel et le plus efficace par le- 



— 30 — 

quel le Sourd-parlant acquerr i la connaissance de la langue 
de son pays est la méthode iutuitive, c'est-à-dire celle qui 
consiste à désigner d'abord par la parole, ensuite par l'écri- 
ture, les objets et les faits placés sous les yeux des élèves ; 

2° Que, dans la première période dite maternelle, on doit 
amener le Sourd-Muet à l'obtervation des formes grammati- 
cales au moyen d'exemples et d'exercices pratiques coordon- 
nes ; et que, dans la seconde période, ou doit l'aider à 
déduire de ces exemples les principes grammaticaux pré- 
sentés avec le plus de simplicité et de clarté possibles ; 

3° Que les livres écrits avec les mots et les formes de lan- 
gage connus de l'élève peuvent être mis en tout temps entre 
ses mains. 

v 

Le Congrès, 

Considérant le défaut délivres très-élémentaires pour favo- 
riser le développement gradué et progressif de la langue ; 

Emet le vœu que les maîtres de l'enseignement oral s'ap- 
pliquent à publier des livres spéciaux. 

VI 

Le Congrès, 

Considérant les résultats obtenus par les nombreuses ex- 
périences faites sur des Sourds-Muets de tout âge, de toute 
condition, ayant quitté les Instituts depuis longtemps, qui, 
interrogés sur les sujets les plus divers, ont répondu avec 
exactitude, avec une suffisante netteté d'articulation, et lu 
sur les lèvres de leurs interlocuteurs avec la plus grande faci- 
lité; 

Déclare reconnaître : 

1° Que les Sourds-Muets enseignés par la méthode orale 
pure n'oublient pas, après leur sortie de l'école, les connais- 
sances qu'ils y ont acquises, mais plutôt les développent 
par la conversation et la lecture qui leur sont rendues plus 
faciles ; 

2° Que, dans leurs conversations avec les parlants, ils 
se servent exclusivement de la parole ; 

3° Que la parole et la lecture sur les lèvres, bien loin de se 
perdre, se développentpar l'usage. 



— 31 — 

VII 

Le Congrès, 

Considérant qus l'enseignement des Sourds-Muets par la 
parole a des exigences particulières; 

Considérant les données de l'expérience de la presque 
unanimité des maîtres de Sourds-Muets, 
Déclare : 

1° Que l'âge le plus favorable auquel le Sourd-Muet peut 
être admis dans une école est de huit à dix ans ; 

2° Q te la durée des éludes doit être de sept ans au moins 
et mieux encore de huit ans ; 

3° Que le professeur ne peut efficacement enseigner, par 
la méthode orale pure, plus de dix élèves. 

VIII 

Lé Congrès, 

Considérant que l'application de la méthode orale pure 
aux Institutions où elle n'est pas encore en vigueur, doit être 
prudente, graduée et progressive, sous peine d'être compro- 
mise, 

Est d'avis : 

1° Que les élèves nouvellement venus dans les écoles 
forment une classe à part où l'enseignement soit donné par la 
parole; 

2° Que ces élèves soient absolument séparés des autres 
Sourds-Muets trop avancés pour être instruits par la parole 
et dont l'éducation s'achèvera par les signes ; 

3° Que chaque année une classe nouvelle de parole soit 
établie dans l'Ecole, jusqu'à ce que tous les anciens élèves 
enseignés par la mimique aient achevé leur éducation. 

Le Secrétaire général, Le Président, 

P. Fornari. Ab. Jules Tarra.. 



Taris.. — lmi>. V. UiiiJONs et O, 16, rus du Croissant. 



EN DÉCEMBRE PROCHAIN 



PUBLICATION 
DE 



JÀGOB-RODRIGDES pereire 



PREMIER INSTITUTEUR 



DKS 



SOURDS-MUETS EN FRANCE 



ERNEST LA ROCHELLE 



Paris. — lmp. F. Dkbons et O, 16, rue du Croissant